Aphy Mputu
Chercheur indépendant, Luxembourg
https://orcid.org/0009-0001-2677-9142
Statut : preprint, ouvert à discussion et collaboration académique.
Version : 1.0 (juin 2026).
Translation : English version - https://doi.org/10.5281/zenodo.20646691
Convention : les citations sont au format (Auteur, année) ; les références complètes sont listées à la fin.
Licence : les contributions conceptuelles sont versées sous licence CC BY 4.0 (voir Déclarations).
DOI : https://doi.org/10.5281/zenodo.20666654
Abstract
Le burnout n’a pas de définition qui fasse consensus. Reste un fait que personne ne conteste : à un moment, des personnes s’effondrent, épuisées. La phase qui précède cet effondrement, elle, se traverse sans être reconnue : ses signes sont là, souvent perçus, mais rarement lus pour ce qu’ils annoncent. Des modèles en stades décrivent déjà comment les symptômes s’aggravent et se succèdent. Ce travail cartographie la configuration de cette phase prodromique : l’agencement d’où elle tire à la fois sa progression vers l’effondrement et son illisibilité, pour celui qui la vit comme pour son entourage. On ne peut pas s’arrêter sur un territoire qu’on ne sait pas reconnaître : nommer cette illisibilité en est la condition préalable. Si la traversée se révèle reconnaissable de façon prospective, alors s’ouvre une fenêtre d’orientation dont la valeur clinique demande encore l’épreuve.
Le présent travail nomme ce territoire la zone grise (T0, la bascule qui l’ouvre ; T1, l’effondrement qui la clôt) et le mode qui l’occupe, le Survival Functioning : régime par lequel la personne continue de tenir ce qui doit l’être quand ses ressources manquent déjà, au prix d’un prélèvement croissant sur ses réserves.
Un marqueur d’entrée est proposé (la récupération a cessé de restaurer), avec un critère exploratoire pour situer la traversée. Plusieurs mécanismes éclairent la non-vue, chacun suffisant à lui seul, sans que leur convergence soit requise.
Une boucle compensatoire s’installe et se maintient, prélevant les ressources jusqu’à l’effondrement. L’illisibilité est posée comme une propriété configurationnelle (de l’agencement du fond, du contexte exigeant et du mode, non d’un trait de la personne ou de l’organisation), à éprouver.
La démarche est une enquête abductive (Haig, 2005) partant de l’effondrement observable pour remonter vers ce qui y a conduit, formalisée en theory synthesis paper (Jaakkola, 2020). L’échantillon d’ancrage étant conditionné sur l’effondrement, le burnout est ici un cas d’ancrage et non le seul aboutissement possible de la zone grise ; la structure de trajectoire est proposée comme transférable, à charge d’épreuve. Deux propositions testables sont déposées pour la mise à l’épreuve empirique : la discriminance de la reconnaissance par des praticiens formés et sa transmissibilité inter-juges. Des directions de recherche les complètent : opérationnalisation psychométrique du marqueur ; mise en regard longitudinale de la durée du Survival Functioning et de l’ampleur du contrecoup post-effondrement, corollaire testable distinct de la définition.
Mots-clés : zone grise, Survival Functioning, burnout, phase prodromique, illisibilité configurationnelle, marqueur d’entrée, enquête abductive, theory synthesis paper.
Convention terminologique : les notions introduites par ce travail apparaissent en gras à leur première occurrence (zone grise, Survival Functioning, marqueur d’entrée…) ; les emprunts terminologiques établis, souvent anglophones, sont en italique (goal shielding, surface acting, overcommitment, allostatic load…). Les nominations propres au cadre que sont mislabeling et discounting sont employées au sens configurationnel précisé au §7.
Positionnement de l’auteur
Cet article est le travail d’un praticien. En avril 2021, après cinq ans en entreprise technologique, j’ai été mis en arrêt maladie pour burnout sévère ; coach certifié depuis 2019, je n’avais pas vu venir l’effondrement. Le médecin a prescrit un premier arrêt maladie de dix jours en précisant : « pour voir si le repos fonctionne ». J’ai découvert par cette phrase que le repos pouvait ne pas fonctionner ; les dix jours l’ont confirmé. Le mot « burnout » qu’il avait prononcé ne correspondait pas à ce que je ressentais : je ne me sentais pas malade. Sans mots, pas de prise. C’est cette absence de prise qui a lancé le travail poursuivi ensuite dans l’accompagnement, en entreprise puis en pratique de coaching.
D’abord, mettre des mots : décrire le vécu en langage naturel, jusqu’à ce qu’émerge l’expression zone grise pour la phase d’avant l’effondrement, puis accompagner d’autres personnes et écrire pour un public large. Chercher des ancrages plus solides a révélé l’obstacle : le champ du burnout était peu structuré autour de la phase prodromique comme objet propre, alors que les pièces conceptuelles nécessaires existaient déjà, dispersées dans des champs distincts. C’est cette dispersion qui appelle un travail d’intégration plutôt qu’une théorie nouvelle, et qui a conduit au présent travail.
Ce travail d’intégration est un theory synthesis paper (Jaakkola, 2020) : un cadre qui articule des éléments théoriques existants, chacun documenté dans son champ propre, à des nominations phénoménologiques propres au présent travail, pour saisir un phénomène et le constituer en objet nommé. Il s’enracine dans une pratique réflexive et engagée (Schön, 1983 ; Van de Ven, 2007) et procède par abduction : partir du phénomène observable, en proposer une représentation, puis l’articuler à des théories existantes avant tout test empirique (Haig, 2005). De la Theory Construction Methodology (Borsboom et al., 2021), il n’adopte que l’amorce, du phénomène vers une protothéorie, sans en exécuter la formalisation, laissée aux travaux ultérieurs.
Ce statut commande les critères d’évaluation. Un theory synthesis paper ne se juge pas à la falsifiabilité immédiate de ses énoncés : ce n’est pas une théorie close qui avance des prédictions à réfuter. Il se juge à ce qu’il fait : tenir ensemble des morceaux jusque-là épars, découper son objet au bon endroit, ouvrir des pistes que d’autres pourront reprendre (Jaakkola, 2020). Cela ne le met pas hors d’atteinte de l’épreuve. Une carte n’a d’utilité que si elle reste fidèle au territoire qu’elle représente : ce que les propositions du §9 soumettent au test, c’est donc la reconnaissabilité du territoire qu’elle désigne, non la vérité de la carte. Offerte à ce titre, la carte s’utilise de façon modulaire : elle mentionne des ponts vers des construits venus de domaines distincts, et chaque construit y figure comme un ancrage, retenu pour le rôle qu’il tient dans la carte, non pour sa place dans la littérature. Le lecteur y prend ce qui lui sert : un point de repère, un mécanisme d’illisibilité, un concept de fond, ou autre chose.
Ce texte isole une seule chose : la caractérisation théorique de la phase prodromique. Le cadre praticien dont proviennent une partie des éléments articulés ici (le MABI, mentionné dans les déclarations de transparence) propose des outils d’accompagnement, de formation et de prévention du burnout et mobilise des protocoles d’intervention propres à la pratique de l’auteur ; ce travail d’accompagnement, avec ses progressions et ses contre-indications, relève d’un manuel du praticien distinct et n’entre pas dans le périmètre. L’article n’arbitre pas non plus le départage diagnostique entre le burnout et les entités cliniques voisines, avec lesquelles il partage des marqueurs observables comme l’anhédonie. La zone grise n’est pas une entité nosologique en concurrence avec d’autres : elle ne répond pas à la question « de quel trouble s’agit-il ? » mais caractérise un fonctionnement traversé. Une même personne pourra recevoir plus tard un diagnostic par un professionnel de santé (de dépression, de burnout constitué) sans que cela infirme la cartographie de ce qu’elle traversait avant ; les distinguer relève des instruments validés, que la cartographie ne remplace pas (§10).
La posture située est à la fois la condition de production de cet article et sa limite principale. La condition : l’auteur a traversé le territoire qu’il décrit, et a accompagné des personnes qui le traversent. La limite : un travail produit depuis ce point de vue ne peut exclure que ce qu’il désigne reflète, en partie, les configurations propres à son contexte de production. Les propositions déposées en §9, avec leurs conditions de rejet explicites, répondent méthodologiquement à cette limite : elles exposent la cartographie à une confrontation indépendante.
1 Introduction
Chaque année, des personnes s’effondrent en burnout. Pas seulement fatiguées, épuisées. Incapables, du jour au lendemain, de faire ce qu’elles faisaient la veille. En accompagnement, une même formulation revient avec régularité : « je n’avais pas vu venir ».
Pourtant, les signes étaient là, en amont, nombreux, banals, chacun explicable isolément. Parmi ceux-ci, la charge a augmenté, la pression est devenue courante, le stress s’est installé, le café est passé de deux à six par jour, voire plus, sans qu’on y prête trop attention. Le hobby du week-end a été « reporté » depuis des semaines, d’abord une, puis deux, puis on a arrêté de compter. Le sommeil répare de moins en moins : la personne se réveille aussi fatiguée qu’en se couchant, et met ça sur le compte du matelas, du stress, de la saison. Une boule au ventre apparaît le dimanche soir, à l’idée de retourner au travail le lendemain. Elle n’était pas là six mois plus tôt, mais « on fait avec », parce qu’elle s’est installée progressivement. Le conjoint dit « tu as changé ». La personne ne voit pas de quoi il parle. Et une phrase parmi d’autres qui revient, systématiquement : « j’ai juste besoin de vacances. »
Aucun de ces signes, pris isolément, n’était alarmant. Chacun avait une explication raisonnable. La personne les ressentait sans vraiment les saisir ; l’entourage en voyait certains sans pouvoir les relier. L’un et l’autre passaient à côté du même phénomène, pour des raisons différentes (qu’on caractérisera plus loin). Et s’ils le manquent tous les deux, c’est que ces signes ne sont pas de même nature : les uns viennent du corps, les autres de la pensée, d’autres encore des relations. C’est pourquoi ils ne se rassemblent pas d’eux-mêmes : les relier demande de croiser des champs qu’on tient d’ordinaire séparés.
Le burnout vers lequel cette trajectoire converge est lui-même un objet paradoxal : reconnu institutionnellement, juridiquement et cliniquement, sans bénéficier d’un consensus définitionnel ni d’une catégorie nosologique stable. Une revue systématique JAMA 2018 recense 142 définitions distinctes et une prévalence rapportée, chez les médecins, de 0 à 80,5 % selon la définition retenue (Rotenstein et al., 2018). La CIM-11 l’a inscrit en 2019 (entré en vigueur en 2022) sous le code QD85, dans le chapitre sur les facteurs influant sur l’état de santé, comme phénomène lié au travail (« occupational phenomenon »), non classifié comme condition médicale (Organisation mondiale de la Santé [OMS], 2019). L’Organisation internationale du Travail (OIT), dans son rapport mondial sur le milieu psychosocial du travail (avril 2026), documente l’ampleur des risques psychosociaux au travail, dont l’exposition s’inscrit typiquement dans la durée (OIT, 2026).
La pratique clinique l’identifie sans l’ambiguïté que porte la définition : les médecins, les services de médecine du travail et les cliniciens spécialisés savent le repérer, non par un score à un questionnaire, mais par un faisceau d’arguments qui croise manifestations cliniques, conditions de travail et facteurs de susceptibilité individuelle (Haute Autorité de Santé [HAS], 2017). En France, plus de 1 800 affections psychiques d’origine professionnelle ont été reconnues en 2024 par voie complémentaire (Assurance Maladie – Risques professionnels, 2025) ; à l’échelle européenne, le burnout n’est reconnu comme maladie professionnelle que dans certains États membres de l’UE, avec une forte hétérogénéité des modalités de reconnaissance et d’indemnisation (Lastovkova et al., 2018).
Le Burnout Assessment Tool (BAT ; Schaufeli et al., 2020) en fournit une opérationnalisation instrumentale, dont les seuils ont depuis été établis sur trois échantillons européens (Schaufeli et al., 2023). Le champ traverse en 2025 un débat sur ses fondations conceptuelles, dont les positions, y compris la proposition de remplacer le burnout par une catégorie de dépression occupationnelle (Bianchi & Schonfeld, 2025), sont éloignées du périmètre de ce texte ; le même moment voit le champ appeler au renouvellement de ses cadres théoriques pour rendre compte de mécanismes complexes (Demerouti & Bakker, 2025). Cette contribution porte sur ce qui se passe avant cet objet, pas sur sa redéfinition, ni sur son départage diagnostique.
D’où viennent les questions qu’il prend pour objet. À quel moment ces indices sont-ils apparus ? Comment se sont-ils intensifiés sans alerter ? Pourquoi n’ont-ils pas été lus pour ce qu’ils annonçaient ? Pourquoi chez certaines personnes plutôt que d’autres ? L’angle pris impose la méthode : une enquête abductive, qui part de l’effondrement (le fait observable) et remonte vers ce qui y a conduit. La démarche est donc rétrospective : elle reconstruit, une fois l’effondrement survenu, ce qui l’a précédé. Toutefois, l’antécédence réelle de ces marqueurs, par opposition à une rétroprojection, est une question empirique : la littérature reconnaît des signes précoces du burnout, documentés chez les professionnels de santé (Karakolias, 2025), et un protocole prospectif (§9) en établirait la temporalité.
Le territoire qui apparaît dans ce mouvement, où ces indices naissent et s’intensifient sans être lus, le présent travail le nomme zone grise.
Que des signes précèdent l’effondrement n’est pas neuf : des modèles décrivent depuis longtemps la progression du burnout en stades ordonnés (Freudenberger, 1974 ; Golembiewski & Munzenrider, 1988 ; Parker & Russo, 2025). La présente synthèse vise cette période. Elle en reconstitue la carte avec ses bornes, ses mécanismes, sa configuration.
Dans cette phase, la personne tient encore et ne se vit pas comme malade, donc ne consulte pas ou peu pour ça ; le « j’ai juste besoin de vacances » en est un exemple. Les instruments validés n’entrent donc encore que peu en jeu : ils mesurent un état quand la personne arrive au soin, le plus souvent à l’effondrement ou après. La phase qui précède ne s’observe alors que sur des trajectoires déjà arrivées à leur terme (§9).
La séquence visible, l’effondrement puis le burnout constitué, est celle que chacun reconnaît ; c’est sur son amont que porte ce travail. On commence par un cas, Sophie, qui sera notre point d’appui dans la suite.
2 L’entretien avec Sophie
Sophie est un cas composite, assemblé à partir de patterns récurrents observés en entreprise puis en pratique de coaching. Le procédé, classique en sciences sociales et en recherche clinique (Willis, 2019 ; McElhinney & Kennedy, 2022), expose une configuration typique à travers un parcours incarné. On suit ce parcours pour ce qu’il rend visible : des éléments souvent connus de la littérature, mais pas toujours reliés au burnout, et qu’on reprendra ensuite un à un. Sophie ne correspond à aucune personne réelle, aucun détail biographique ne renvoie à un cas clinique identifiable, aucune donnée personnelle n’est traitée. Le chapitre dépose la matière de l’entretien, au plus près de son langage, jusqu’à la question pivot sur laquelle il se clôt, que §4 reprendra comme marqueur d’entrée. L’analyse commence au chapitre suivant.
Sophie est en arrêt maladie depuis trois semaines. Elle ne va pas mieux.
Avant cet arrêt, Sophie était ce que tout responsable rêve d’avoir dans son équipe. Sept ans dans la même entreprise, trois promotions, des évaluations irréprochables. Elle gérait son périmètre, portait les projets transversaux qu’on lui confiait, et trouvait encore le temps de former les nouveaux.
Quand je la rencontre, elle est totalement désemparée. Elle ne comprend pas ce qui lui arrive et ne reconnaît pas la personne qu’elle est devenue, celle qui ne peut plus se lever le matin, celle qui pleure sans raison. Plus rien n’a de sens. Son anxiété est intense, tout le temps. Elle est en arrêt, mais son système ne l’est pas.
Il faut que je trouve une solution rapidement, me dit-elle. On compte sur moi.
Elle culpabilise : envers ses collègues, envers son responsable, envers sa famille. L’inquiétude n’est pas uniquement pour elle, elle est pour ceux qu’elle a l’impression de laisser tomber. Sophie a construit sa vie, son identité autour de ça : être celle sur qui on peut compter. Et maintenant qu’elle ne peut plus l’être, elle n’est plus personne, c’est ce qu’elle ressent.
Ma psy m’a demandé : « Que pourriez-vous faire pour vous-même, qui vous ferait plaisir ? » C’était très clair : « RIEN ! »
Ce n’est pas du découragement, ce n’est pas de la déprime passagère. C’est une incapacité à ressentir du plaisir dans ce qui en procurait autrefois. Sophie aimait jardiner, les longues balades en forêt le dimanche matin, cuisiner pour ses amis. Ces activités n’ont pas disparu de sa mémoire. Elles ont disparu de son élan. Quand elle se dit « je devrais aller au jardin », rien ne se met en mouvement.
Avant son effondrement, Sophie parle d’une période difficile.
Les mois qui ont précédé mon arrêt maladie ont été très stressants, deux collègues ont démissionné coup sur coup, mais ça allait… de toute façon, il fallait que je tienne… Le café a bien aidé… un peu trop peut-être…
L’anxiété était déjà là, plusieurs mois avant, mais pas aussi fort… Le stress aussi, les difficultés de concentration… Plusieurs fois, j’ai eu envie de tout laisser tomber… J’étais en mode survie…
Et puis Sophie se reprend :
Pourtant j’ai fait tout ce qu’il fallait pour aller bien. Yoga, nourriture anti-inflammatoire, arrêté le gluten, pris une coach, consulté un kiné pour des tensions qui ne passent plus. J’ai même consulté un naturopathe. Mais ça n’a pas marché. J’ai tenu, mais je ne sais pas pourquoi, je n’y arrive plus.
Avant de s’effondrer, Sophie a tenu longtemps sous stress intense, presque un an. Elle allait au travail, tenait ses deadlines, souriait en réunion, répondait « ça va » quand on lui demandait, et elle le pensait sincèrement. De l’extérieur, rien ne se voyait. Sa responsable la trouvait « toujours aussi fiable ». Ses collègues ne soupçonnaient rien. Son conjoint la voyait fatiguée, mais qui ne l’est pas ?
Son fonctionnement tenait, au moins en apparence. C’est tout ce qui comptait. Et parce que son fonctionnement tenait, personne autour d’elle n’a vu son effondrement venir. Ce qu’elle ne voyait pas, ce que personne ne voyait, c’est le coût de ce fonctionnement. Le prix que son organisme payait chaque jour pour maintenir cette apparence de normalité.
Et je ne comprends pas pourquoi je me sens toujours aussi fatiguée, aussi mal…
Sophie arrive au bout de ce qu’elle peut formuler. Elle a décrit son état : l’anxiété, l’impuissance, l’absence de plaisir, l’incompréhension. Mais il reste tellement de choses qu’elle n’a pas dites, pas parce qu’elle les cache, mais parce qu’elle n’a pas les mots.
Je lui pose alors une question : est-ce que votre repos vous repose ?
Sophie est surprise. Personne ne lui a posé cette question, pas comme ça, pas avec ces mots. Son médecin lui a demandé comment elle dormait. Sa coach lui a demandé si elle faisait des pauses. Sa psychologue lui a demandé si elle prenait du temps pour elle. Son kiné lui a recommandé des exercices et aussi de se balader souvent, en forêt si possible. Le naturopathe lui a parlé de nutrition. Mais personne ne lui a demandé si ce repos produisait quelque chose : si, au bout du compte, elle se sentait rechargée.
Après un long silence, elle répond : « Non. »
Ce « non » résonne. Il ouvre quelque chose, de plus profond.
Je lui demande : « Depuis quand ? »
Elle reste silencieuse, et finit par dire : « Je ne sais pas, ça fait longtemps… »
3 Les marqueurs de souffrance, lus à rebours
L’entretien avec Sophie a déposé une matière dense, une bonne base de travail, que nous pouvons commencer à analyser.
Le premier élément que nous retenons est l’effondrement lui-même. Du jour au lendemain, Sophie s’est retrouvée incapable de retourner au travail. Et depuis ce jour, ce qu’elle exprime le plus souvent est un mal-être, une souffrance constante.
Le burnout constitué, celui qui s’installe après l’effondrement, a des marqueurs de souffrance connus : épuisement, stress, anxiété, difficultés de concentration, troubles du sommeil, entre autres (Maslach et al., 2001). On en retrouve plusieurs dans le récit de Sophie.
Cette souffrance forme un faisceau large (§4) ; ce chapitre en analyse trois signes. Deux ont chacun un substrat distinct, le stress qui ne redescend plus et l’anxiété de fond qui ne lâche pas. Le troisième, l’anhédonie, se lit comme un indicateur de la profondeur atteinte dans la traversée.
Le stress qui ne redescend plus désigne une activation du système d’alerte qui ne s’interrompt plus, même au repos. Ce n’est pas la réponse aiguë à une menace ponctuelle, qui monte puis retombe à la baseline. C’est un état d’activation soutenue dont la baseline elle-même s’est déplacée vers le haut, avec un coût physiologique cumulatif sur les systèmes de régulation : la charge allostatique (allostatic load) au sens de McEwen (1998), dont le coût énergétique a depuis été modélisé (Bobba-Alves et al., 2022).
L’anxiété de fond qui ne lâche pas désigne une appréhension constante, non-située, qui colore la conscience sans toujours pouvoir se rattacher à un objet précis. Elle repose sur un substrat différent : altération de la régulation préfrontale sous stress prolongé (Arnsten, 2009) et dérégulation de l’axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien (Fries et al., 2005). Stress et anxiété coexistent dans la traversée mais opèrent sur des substrats distincts.
L’anhédonie, elle, ne figure pas ici comme un marqueur de même rang ; elle apparaît la dernière et fonctionne comme un indicateur de profondeur : elle ne signale pas que la personne est dans la traversée, mais à quel point celle-ci est déjà avancée. Elle désigne un retrait du plaisir là où il y en avait : la capacité à éprouver du plaisir reste, c’est l’élan vers ce qui en valait la peine qui s’éteint. À mesure que les ressources se trouvent monopolisées par le maintien du rôle (Hockey, 1997; Shah et al., 2002), ce qui était fait pour le plaisir (un dîner entre amis, une promenade, un projet personnel) ne produit plus la résonance affective qui lui donnait sa valeur. On décrit ici ce retrait au plan expérientiel ; le rattacher à un substrat motivationnel précis (circuit de la récompense) relèverait d’une littérature distincte et n’est pas revendiqué à ce stade. La lecture fine de cette profondeur relève du praticien. C’est ce que Sophie laisse entendre quand elle dit que rien de ce qu’elle a essayé pour aller mieux n’a marché : les pratiques étaient là, mais leur effet attendu n’arrivait pas. L’anhédonie est aussi l’un des marqueurs que le burnout partage avec des entités cliniques voisines, dont la dépression ; la lire comme un repère de profondeur ne tranche pas ce dont il s’agit.
Lus à rebours, ces signes ne sont pas apparus avec l’effondrement, mais avant lui. Le récit de Sophie reconstitue le stress qui ne redescendait plus, l’anxiété et l’anhédonie, et avec eux un faisceau plus large (fatigue, sommeil non réparateur, difficultés de concentration, micro-effondrements), comme déjà présents et croissants bien en amont de son arrêt maladie. Ce constat ne s’établit qu’après l’effondrement ; les signes, eux, étaient présents pendant la traversée. Une littérature récente reconnaît de tels signes précoces du burnout (Karakolias, 2025), ce qui conforte cette lecture sans la prouver ; leur antériorité exacte reste une question empirique que §9 met à l’épreuve.
Reste une question : dans quel régime Sophie fonctionnait-elle, pour que cette souffrance s’installe et grandisse ?
4 La zone grise
La souffrance de Sophie a émergé dans des conditions qu’elle a décrites. Elle évoque une période difficile : deux collègues ont démissionné coup sur coup, la charge a monté, et « de toute façon, il fallait que je tienne ». Le café « a bien aidé… un peu trop peut-être ». De l’extérieur, son fonctionnement tenait, au moins en apparence. C’était tout ce qui comptait. Ces éléments disent beaucoup sur le régime que Sophie a tenu, mois après mois, et d’où a émergé sa souffrance.
La traversée qui s’ensuit se laisse décrire en quatre mouvements noués entre eux (un fonctionnement perçu qui se maintient, une boucle compensatoire qui s’installe, un repos qui ne repose plus, une souffrance qui se déploie sur plusieurs registres) avant que la borne de sortie ne soit franchie (dynamique synthétisée Figure 1).
Un tel régime s’installe dans un contexte particulier. D’un côté, une pression intense durant une longue période, et de l’autre côté, une fatigue qui s’accumule. Une fois installée, cette fatigue atteint un seuil au-delà duquel elle ne permet plus à la personne de fonctionner au même niveau dans tout ce qu’elle fait. Son attention se resserre alors sur ce qui est important tandis que ce qui est secondaire est silencieusement délaissé : tâches non essentielles, loisirs, sommeil suffisant.
Ce resserrement n’est pas une dégradation silencieuse du fonctionnement « normal » : c’est l’installation d’un autre régime, le fonctionnement perçu. Ce que la personne tient en priorité, c’est ce qui se voit du dehors : ce que le manager remarque, les deadlines, les réunions qui comptent. Ce qui cède, c’est le reste : ses propres besoins, ce que les proches perçoivent sans pouvoir le nommer.
Mais fonctionner alors que les ressources s’épuisent a un coût : l’email du patron qui demandait deux minutes en demande trente, chaque phrase est relue, pondérée ; la réunion où chaque intervention compte devient une dépense intérieure hors de proportion ; des tâches qui étaient faciles peuvent prendre plusieurs heures. Ce surcoût relève de la focalisation des ressources sur ce qui doit être tenu : le compensatory control de Hockey (1997) et le goal shielding de Shah et al. (2002). Ce mode déploie tout un fonctionnement perçu : l’ensemble des comportements par lesquels la personne tient ce qui se voit. Plusieurs littératures en ont nommé des fragments : l’impression management (Goffman, 1959) pour la part sociale ; le surface acting (Hochschild, 1983), afficher une émotion qu’on n’éprouve pas, pour la part affective ; l’overachieving (Salmela-Aro et al., 2019), la performance maintenue au prix de la santé, pour la part de rendement, où fort engagement et fort burnout coexistent. On le distingue du functional presenteeism (Karanika-Murray & Biron, 2020) : dans leur typologie en quatre cases, le maintien décrit ici occupe celle où la performance se tient aux dépens de la santé, non la case adaptative où l’on travaille souffrant sans aggraver son état.
Chacune de ces littératures nomme une conduite précise, limitée à la scène professionnelle, que la personne connaît et gère. Le fonctionnement perçu est plus large : c’est un régime, pas une conduite isolée. Il tient tout le visible, pas seulement une facette ; il déborde le travail (la grand-mère du §6 n’a personne à convaincre) ; il se paie sur les réserves vitales ; et l’écart qu’il recouvre cesse peu à peu d’être su (§7). Surtout : ces conduites voisines, la personne les connaît ; le fonctionnement perçu, elle finit par ne plus le voir.
Une boucle compensatoire s’installe pour rendre ce maintien possible. Pour tenir alors que les ressources s’épuisent, la personne mobilise des compensations actives : café qui double puis triple, boissons énergisantes, nuits raccourcies pour avancer le travail, compléments alimentaires pour tenir, week-ends consacrés à « rattraper », hypercontrôle des dossiers, hypervigilance sur ce qui pourrait déraper, raccourcis sur tout ce qui n’est pas critique. Chaque compensation fonctionne à court terme, au moins au début, et procède du même geste : faire taire le signal de fatigue au lieu d’y répondre. C’est précisément parce qu’elle fonctionne qu’elle se répète. Mais chaque répétition coûte plus cher en énergie, et cette énergie manque déjà ; et à force de le faire taire, la personne ne puise pas seulement dans des réserves basses, elle compromet le repos qui devrait les reconstituer. Plus la fatigue augmente, moins la récupération fonctionne ; moins la récupération fonctionne, plus la compensation s’intensifie ; plus la compensation s’intensifie, plus elle prélève sur ce qui manque déjà. La boucle s’auto-alimente, et chaque tour l’alourdit jusqu’à faire l’effet d’un rouleau compresseur. De l’extérieur, la spirale est évidente : quelqu’un qui dort moins, boit trop de café, travaille tard, ne décroche plus. Chaque compensation reste pourtant rationnelle au moment où on la mobilise, et c’est ce qui rend la boucle difficile à briser. Pourquoi elle ne se voit pas, de l’intérieur, comme une spirale, le §7 en rend compte. C’est une spirale de perte au sens de la conservation des ressources (Hobfoll, 1989), que soutient la défaillance du compensatory control (Hockey, 1997). Des cadres voisins le précisent : la défaillance de l’auto-régulation comme passage du stress aigu au burnout durable (Bakker & De Vries, 2021), ou le self-endangering work behaviour où l’extension du temps de travail se paie sur la récupération (Dettmers et al., 2016).
Le repos ne repose plus. Bien avant l’effondrement, la récupération commence à s’altérer. Ce qui rechargeait avant ne recharge plus : le sommeil, le week-end, les vacances. Cette dégradation se laisse caractériser temporellement : le délai de rebond (le temps qu’il faut à la personne pour retrouver son état antérieur après une charge) s’allonge progressivement. Deux jours suffisaient avant ; il en faut une semaine, puis plus. C’est une observable comportementale, repérable sans grille théorique préalable (de Croon et al., 2003; Steptoe & Marmot, 2005; van Dam, 2021; Vandenabeele et al., 2025). La régulation du stress est perdue : l’activation soutenue ne s’interrompt plus, même au repos. Le corps reste en surrégime quand l’esprit voudrait souffler. Elle continue de tenir, mais sans plus le décider : ce qu’elle ne pourrait plus porter consciemment, elle le porte désormais par automatisme. La question pivot, « est-ce que votre repos vous repose ? », trouve ici son ancrage clinique, du côté des critères de l’exhaustion disorder (Socialstyrelsen, 2003).
Cette question, posée à Sophie au §2, donne sa forme au marqueur d’entrée de la zone grise (repris en §9 et §10). Le marqueur, c’est ce qu’un « non » signale : que la récupération a cessé de restaurer. Ce repère a un jumeau structurel dans la recherche sur la perception des symptômes, où une trajectoire s’ouvre elle aussi à un premier événement, la détection d’un changement corporel qui amorce l’appraisal interval (Scott et al., 2013).
Il ne vaut pas isolément. Il se lit d’abord avec la convergence des marqueurs de souffrance : le stress qui ne redescend plus, l’anxiété de fond, la récupération altérée. Et le délai de rebond (sa mesure observable, dont l’allongement se constate) comme la « récupération altérée » du critère désignent le même déficit sous d’autres angles : avec le marqueur, trois opérationnalisations dont la concordance reste à établir.
La question pivot, elle, oriente en temps réel et reste utilisable dès la rencontre : le marqueur dit qu’on est dans le territoire, sans dater l’instant où l’on y est entré. Cet instant, c’est T0 (§5), qui ne se reconstitue qu’après l’effondrement, faute de protocole prospectif. Le marqueur vaut donc comme repère d’orientation, et son opérationnalisation psychométrique, le transformer en instrument bref et reproductible, reste une question de recherche ouverte (§9).
Dans cette configuration, la souffrance décrite au §3 s’installe et s’élargit. Ces signes, qu’on avait d’abord vus en aval, après l’effondrement, sont là, déjà, et progressent.
Les quatre mouvements qui précèdent se laissent résumer en un critère opérationnel, pour les designs de recherche qui réclament un seuil explicite : cinq conditions qui, toutes réunies, aident à situer une personne dans la zone grise. Un fonctionnement perçu encore maintenu (tâches essentielles tenues, périmètre secondaire abandonné), une compensation active, une récupération altérée, un stress chronique installé, une anxiété chronique installée. Aucune ne signe la traversée à elle seule ; chacune peut s’observer ailleurs. C’est leur réunion qui constitue le critère.
Le critère laisse de côté l’anhédonie : posée au §3 comme indicateur de profondeur, elle traverse la zone grise mais dit où en est la personne, pas si elle y est, et sa lecture fine relève du praticien. Le stress chronique, à l’inverse, y tient un double statut : à la fois l’une des cinq conditions observables (l’activation qui ne s’interrompt plus) et le fond sous lequel opèrent les mécanismes d’auto-entretien (§7).
Il reste à le calibrer, et ce n’est pas une grille de reconnaissance clinique : en accompagnement, le praticien lit la cohérence d’un motif dans le récit, il n’énumère pas des conditions. §9 sépare ces deux usages.
Un mot, ici, pour le lecteur qui se reconnaîtrait dans ce qui précède, ou qui y reconnaîtrait quelqu’un qu’il accompagne. Ces repères décrivent un fonctionnement ; ils ne posent pas de diagnostic, et cette carte ne remplace pas l’avis d’un professionnel de santé, qu’il convient de solliciter sans attendre. Pour un praticien qui n’est pas clinicien, reconnaître la zone grise est une raison d’orienter la personne vers cet avis, non d’en tenir lieu.
La zone grise, si la personne n’en sort pas autrement, s’arrête par l’effondrement : un événement daté, où le fonctionnement perçu cède. C’est T1. La personne entre alors dans le burnout constitué, qui sort du cadre de cette contribution.
Cet enchaînement nous amène à une question : qu’est-ce qui pousse une personne en apparence saine, que rien ne désigne comme fragile, à basculer dans cette trajectoire et à aller jusqu’à l’effondrement ? Qu’est-ce qui la pousse à vouloir tenir, plutôt que de dire stop ?

Figure 1. La dynamique compensatoire de la zone grise : dans un contexte exigeant, le maintien (« tenir ») entretient la fatigue, qui appelle la compensation ; celle-ci aggrave la fatigue et allonge le délai de rebond, jusqu’à l’installation de la souffrance (anxiété, etc.).
5 Trouver le T0
Revenons au cas de Sophie. Dès son embauche dans l’entreprise, le niveau d’exigence était très élevé (culture d’entreprise, pression, deadlines serrées, longues journées), mais elle s’est adaptée rapidement et a trouvé sa nouvelle baseline. Pour comprendre ce qui a basculé, et quand, il nous faut remonter plus en arrière et distinguer deux choses : le fond qu’elle apportait et le contexte qu’elle a rencontré.
Fond préexistant
Sophie a bâti son identité autour d’une chose : être celle sur qui on peut compter. C’est une part de son fond préexistant, ce qu’elle portait bien avant d’être embauchée dans l’entreprise. Ce fond, chacun a le sien, et il est d’une complexité irréductible : histoire personnelle, valeurs, croyances, besoins, peurs, blessures, sensibilités, culture, habitudes, aspirations, sens du devoir, discipline, honte, courage, besoin de reconnaissance, vulnérabilités physiques, rigidités, zones d’ignorance, et bien d’autres éléments enchevêtrés, propres à chacun. C’est le terrain personnel dans lequel un stresseur peut prendre, ou non.
En d’autres mots, le fond préexistant rassemble les prédispositions qui nous poussent à réagir d’une façon précise face à une situation. Par exemple, une allergie latente (le fond) ne produit de réaction qu’au contact de l’allergène (le contexte).
Le fond n’est pas une liste de facteurs indépendants : ses composantes s’entremêlent et se modulent l’une l’autre. Cette complexité, déjà difficile à démêler à tête reposée, devient illisible pour une personne épuisée (§7). Sa structure est stable ; ce qui varie, c’est l’activation et la saillance de ses composantes sous l’effet d’un événement.
Le fond n’est pas suffisant à lui seul, et il n’est pas la seule cause. Deux personnes au fond comparable peuvent suivre des trajectoires différentes selon le contexte et le moment ; mais retiré de la configuration, il la rend incohérente. Il règle le seuil, la forme et la vitesse de ce qui suit, sans en être le moteur : une partie non redondante d’une configuration qui, prise comme un tout, produit le résultat. C’est une condition INUS au sens de Mackie (1965). La littérature clinique distingue d’ailleurs de longue date les facteurs prédisposants (ce que le fond apporte, la configuration) des facteurs précipitants, l’événement qui, dans la chronologie, déclenche la bascule (Spielman et al., 1987). Le fond relève des premiers ; l’événement qui déclenche, des seconds. Le présent travail emprunte la distinction sans adopter de grille en stades : il ne séquence pas la trajectoire, il cartographie un territoire.
Contexte exigeant
Un poste à responsabilité, la vie d’un sportif de haut niveau, le quotidien d’un parent de jeunes enfants, la préparation d’un doctorat : ces situations ont quelque chose en commun. Elles exigent une réponse à la hauteur, un effort d’adaptation soutenu, de la discipline, de l’attention, de l’assiduité, une mobilisation continue de ressources, parfois des sacrifices. C’est ce que la présente synthèse appelle un contexte exigeant.
La rencontre entre les deux
Mais dans certains cas, un appariement se produit lors de la rencontre entre un élément du fond préexistant d’une personne et un contexte exigeant : un trait du fond entre en résonance avec ce que l’environnement valorise ou réclame. Par exemple une personne perfectionniste qui travaille dans un environnement où la précision et la rigueur sont valorisés ; une personne empathique dans un environnement où l’on accompagne les plus faibles (exemple : personnel soignant), un « performer » là où la performance est valorisée.
Dans le burnout, certaines composantes du fond préexistant reviennent avec régularité : en plus du perfectionnisme et de l’empathie, on peut citer aussi le besoin de reconnaissance ou une forte identification au rôle. La littérature les relie au modèle diathèse-stress (Zubin & Spring, 1977) et à l’estime de soi conditionnée à la performance (performance-based self-esteem ; Hallsten et al., 2005).
Cette résonance n’est pas universelle, et elle apparaît souvent comme une chance plutôt que comme un problème.
Overcommitment
Face à certaines résonances, la personne s’investit sans compter, devient performante, porte beaucoup. Vu de l’extérieur, elle est à sa place ; vu de l’intérieur, elle trouve un sens et une énergie qu’elle ne connaissait peut-être pas auparavant. C’est ici, dans cet investissement qui ne se vit pas comme excessif, l’overcommitment décrit par Siegrist (1996), que la trajectoire commence.
Accumulation
La suite se déploie naturellement mais aussi silencieusement. L’accumulation d’abord : l’investissement soutenu charge la fatigue et entame les ressources, la récupération opère encore mais réclame de plus en plus de discipline, et le surrégime devient peu à peu la norme.
Fragilisation
Le coût caché de la performance s’accumule en tâche de fond par une fragilisation : les réserves s’épuisent, la stabilité émotionnelle s’érode, et le point de bascule, un seuil invisible, se rapproche.
Retour au cas de Sophie
Pour Sophie, tout est parti d’un email reçu un vendredi à 14h : « Tu as une présentation lundi à 10h avec tous les directeurs ». Cette semaine-là, elle avait rêvé de son week-end, de sa balade en forêt, de se reposer. Au lieu de cela, elle s’est figée pendant plusieurs minutes, effondrée à l’intérieur, elle est submergée, pas uniquement par l’email, par un « tout ». À cet instant, toutes les voies qui auraient pu s’ouvrir (refuser, déléguer, demander de l’aide, prendre le week-end) sont fermées par la menace ressentie et l’épuisement qui empêche même de les concevoir.
Elle a foncé aux toilettes, tiré la chasse pour qu’on ne l’entende pas, et fondu en larmes. Après un moment, elle se reprend. Sa réaction est instinctive, un sentiment profond de ne pas avoir le choix : « Tout, mais pas ça », se dit-elle.
Quand elle est sortie des toilettes, elle a séché ses larmes, est passée par la cuisine prendre un double expresso, et est retournée à son bureau, parce qu’il « faut tenir ». Pas comme une décision. Le système délibératif est à sec. Elle fait ce qu’elle a toujours fait : sous stress intense et ressources épuisées, le contrôle du comportement tend à basculer des circuits délibératifs vers les circuits habituels (Schwabe & Wolf, 2009), mécanisme dont la portée a été nuancée par des réplications préenregistrées récentes (Smeets et al., 2023). Le fond préexistant fournit le programme ; le stress fait tourner la machine. Ce week-end-là, elle a travaillé samedi et dimanche, café et boissons énergisantes à l’appui. Le lundi, tout s’est bien passé lors de sa présentation. Les directeurs étaient satisfaits et sa manager l’a félicitée. Le reste de cette semaine-là, elle a même décidé de continuer sur sa lancée pour rattraper du retard. Le succès, surtout au début, fait diversion : l’élan de la présentation réussie, les félicitations, le sentiment d’être portée recouvrent la fatigue plutôt que de la révéler. La récupération est pourtant déjà entamée, et il faudrait plus qu’une nuit de repos de qualité pour rattraper ce week-end ; mais tant que l’élan la porte et qu’elle ne s’arrête pas vraiment, rien ne le lui signale. Elle ne s’en apercevra que plus tard, quand le repos enfin pris ne la reposera plus.
À ce moment-là, Sophie ne voit pas encore qu’elle ne retournera pas en arrière. En un seul week-end, sa balade en forêt a été mise de côté et par la suite oubliée. Elle ne voit pas que tout son mode de fonctionnement vient de basculer (comme par défaut, sans décision) sur ce qu’elle ressent comme essentiel, au détriment du reste. C’est T0 : le moment où le régime change, une bascule discrète, non un seuil de fatigue qui s’aggraverait par degrés. Les deux ne se confondent pas : la fragilisation décrite plus haut est un gradient qui rapproche le système de son point de bascule, mais T0 est le franchissement lui-même, l’entrée dans le mode que la zone grise installe ensuite durablement. Une précision s’impose sur le statut de ce T0 : il est un repère narratif reconstruit après l’effondrement, non un seuil détectable en temps réel. Le récit de Sophie le situe rétrospectivement à cet email du vendredi ; sur le moment, rien ne le désignait comme une bascule. Sa datation suppose le point de vue d’après. Sa discrétude même (une bascule nette plutôt qu’un glissement graduel) reste à éprouver de façon prospective : vue après coup, elle a pu paraître nette là où elle fut peut-être progressive. En faire un seuil qu’un praticien daterait chez une personne en cours de traversée demanderait un protocole prospectif (§9), que ce travail n’anticipe pas. Quel mode prend alors le relais, et comment il tient pendant des semaines ou des mois sans que la personne ni son entourage ne le reconnaissent, c’est ce que les chapitres suivants examineront.
6 Comment nommer ce changement de mode de fonctionnement ?
Pour rendre ce mode visible, prenons un nouveau cas composite volontairement situé hors de la sphère professionnelle et hors burnout.
Une grand-mère de soixante ans, en bonne forme pour son âge, accepte en urgence de garder ses deux petits-enfants, de quatre ans et d’un an, pour trois jours. C’est inattendu et personne d’autre n’est disponible. La première nuit est une nuit blanche : le plus jeune a vomi à intervalles réguliers, et il a fallu nettoyer, rassurer, recommencer.
Au matin, elle se lève péniblement. À son âge, une nuit blanche ne se réduit pas à une fatigue : la tête lui fait mal, le corps lui fait mal, le stress est à son apogée, l’anxiété apparaît, l’épuisement est une souffrance et un brouillard cognitif s’est installé. En conséquence, elle a laissé de côté sa routine et ses exercices du matin, et elle a oublié de prendre ses médicaments.
Malgré toutes ces difficultés, il y a quelque chose de plus fort qui la tient debout, rester la grand-mère sur qui on peut compter en cas d’urgence.
L’idée même de faillir à son rôle, ne pas être à la hauteur, laisser tomber les siens quand ils ont le plus besoin d’elle est tout simplement intolérable. Elle n’a pas le choix, il faut tenir : une menace à l’identité (Identity threat ; Petriglieri, 2011), éprouvée sur un registre somatique avant d’être pensée (Damasio, 1994; LeDoux, 1996). Tout son fonctionnement normal a basculé vers autre chose. En surface, elle prépare le petit-déjeuner, change le bébé, parle doucement à l’aîné. Elle continue à exister comme grand-mère. L’aîné ne perçoit pas que sa grand-mère est différente, et les voisins qui la croisent dans le couloir ne voient rien d’anormal. Elle exécute les gestes qui font tenir la situation, et elle les exécute avec compétence. Mais elle n’est plus tout à fait là. Sa propre faim, sa propre soif, son besoin de s’allonger, ses douleurs et autres signaux corporels, tout cela est là, mais relégué derrière l’urgence de tenir, hors d’atteinte.
Ce qui s’est mis en place chez elle au matin du deuxième jour n’est pas une stratégie. Son fonctionnement s’est restreint par lui-même, sans qu’elle ait à le décider : l’évaluation de ce qui compte se fait en deçà de la réflexion, là où Lazarus (1991) situe l’appraisal pré-réflexif. L’expérience d’une vie de mère puis de grand-mère prend le relais sur ce que la métacognition n’a plus l’énergie d’arbitrer, et les bons gestes viennent d’eux-mêmes, par l’automaticité que l’expertise installe (Logan, 1988). Le fonctionnement se réduit alors aux circuits les plus économes en ressources, les phrases courtes, les routines connues, les automatismes éprouvés : cette bascule vers le moins coûteux est celle que documente la fatigue mentale (Boksem & Tops, 2008). Et la métacognition elle-même, la capacité à se demander « suis-je en train d’aller bien ? », est saturée par l’urgence du tenir : le bébé qui pleure ramène l’attention sur ce qu’il faut faire dans les dix prochaines secondes, pas sur l’état d’une vie, une métaconscience débordée au sens de Schooler (2002).
Ce mode mérite un nom. Le terme grand public le plus proche est « mode survie », expression largement partagée en pratique d’accompagnement comme en clinique, sans avoir reçu de formalisation académique propre. Le terme appelle un ajustement. Dans un mode survie au sens biologique strict, tout fonctionnement non essentiel au maintien de la vie est suspendu.
Ce qu’on observe chez la grand-mère opère selon un principe inverse. Ce sont des éléments essentiels à sa propre survie que la grand-mère va sacrifier pour maintenir l’apparence d’un bon fonctionnement : sommeil, signaux corporels d’alerte, récupération, réserves vitales. Ce mode dépense la survie au lieu de la préserver. Et c’est le mode de fonctionnement dans sa globalité qui bascule, à ressources entamées.
On l’appellera ici Survival Functioning (SF). Le SF est le mode dans lequel la personne bascule et continue de tenir ce qui doit l’être, au prix de tout le reste, alors que ses ressources manquent déjà. Ce mode s’ordonne autour d’une menace ressentie (pour la grand-mère, laisser tomber les siens) et la personne ne dirige plus ses forces que vers une chose, maintenir le fonctionnement perçu. C’est cette direction qui commande le reste : elle décide de ce que la personne traite encore.
Ce mode se forme à la rencontre de trois conditions : un contexte exigeant, un manque de ressources, et un élément du fond préexistant qui rend insupportable pour la personne l’idée de ne pas remplir les attentes.
Chez la grand-mère, le contexte est la garde des deux petits-enfants en urgence avec tous les efforts que cela demande. Le manque de ressources est lié à son âge, ses problèmes de santé, et dans son fond préexistant, il y a une valeur, la famille, renforcée par la croyance qu’il faut être à la hauteur lorsque notre famille a besoin de nous.
Le contexte exigeant épuise et fragilise, le manque de ressources empêche la réponse ordinaire, le fond préexistant force à tenir quand même.
Ces conditions peuvent converger vite ou lentement : la grand-mère y entre au matin du deuxième jour ; d’autres personnes y entrent après des mois ou des années selon la configuration. La durée n’est pas constitutive du SF. La convergence l’est.
Dans ces conditions, tenir a une conséquence directe : les ressources manquant déjà, la personne se maintient en sacrifiant le superflu d’abord, puis le nécessaire, jusqu’à puiser dans les réserves qui devaient préserver son intégrité. C’est le coût cumulatif de l’adaptation soutenue, que documente la charge allostatique (McEwen, 1998 ; coût énergétique modélisé par Bobba-Alves et al., 2022). C’est le manque de ressources qui sépare le SF d’un effort soutenu, même intense, mené avec des réserves intactes.
Ce prélèvement a un corollaire empirique, distinct de la définition : il laisse une trace observable. L’affaiblissement accéléré de tout le système, la fatigue qui ne cède pas au repos, la vulnérabilité accrue aux infections, les tensions somatiques persistantes, ce contrecoup ne se déduit pas du concept, il s’observe après la traversée, et peut être mis à l’épreuve indépendamment. Même la grand-mère, après trois jours, ne récupérera pas immédiatement, elle aura peut-être besoin de plusieurs semaines de récupération. La durée règle l’ampleur du coût, pas son existence. Et cette relation est elle-même une affirmation empirique, testable sur des tracés longitudinaux. C’est la voie prospective qu’esquisse le §9 : mettre en regard la durée du SF et l’ampleur du contrecoup post-T1.
La zone grise est ce qui s’observe quand ce mode s’installe durablement, dans une configuration où l’exigence se reconduit sans desserrer. Ce qui la caractérise tient à l’agencement de ses éléments, non à l’un d’eux pris seul : le fond, le contexte exigeant et le mode ne valent que par la façon dont ils tiennent ensemble. C’est cet agencement que cet article nomme une configuration, et c’est lui que désigne l’adjectif « configurationnel » : une propriété de l’arrangement, qui ne se réduit ni à un trait de la personne ni à une caractéristique de l’organisation. La traversée de Sophie posée au §2 est une instance de ce déploiement durable : le même mode que chez la grand-mère, mais dans une configuration où l’exigence se renouvelle semaine après semaine, où la fragilisation s’approfondit, où ce qui doit être tenu se recharge identitairement. La grand-mère sortira au matin du quatrième jour, quand quelqu’un viendra la relayer. Sophie, elle, n’a pas eu de relais : le prélèvement a continué, semaine après semaine, jusqu’à ce que les réserves vitales soient entamées au point que même le maintien cesse d’être possible. C’est T1, l’effondrement. La distance T0–T1 mesure combien la configuration a permis au prélèvement de durer.
Une image éclaire ce mode : un pilote automatique qui tient le cap (la bonne direction reste affichée) mais dont les capteurs ne répondent plus. L’appareil vole droit ; la surchauffe, l’altitude qui baisse, le carburant qui s’épuise ne remontent plus au tableau de bord. Le SF oriente le maintien du fonctionnement perçu pendant que les signaux internes (fatigue, réserves entamées) cessent d’être lus.
Pendant tout ce temps, personne ne l’a lu, ni elle, ni son entourage. Cette non-vue est l’objet du chapitre suivant.
7 Les mécanismes d’illisibilité de la zone grise
Le mode décrit au chapitre précédent ainsi que la configuration qui s’installe restent en partie illisibles : certains signes sont mal lus quand ils parviennent à la conscience, et parfois pas même perçus du tout.
Quatre mécanismes produisent l’illisibilité de la zone grise, sur des registres distincts : la captation attentionnelle oriente l’attention vers ce qui doit être tenu ; la recalibration allostatique efface la référence à un état antérieur ; le mislabeling fixe un nom inadapté sur ce qui perce ; le discounting déclasse les signaux que ce nom ne couvre pas. Aucun n’est propre à la zone grise, et aucun n’est pathologique par nature : ce sont des opérations ordinaires du fonctionnement humain, qui servent ailleurs, et y servent bien. Ce qui les enrôle ici dans la non-vue, c’est leur opération dans la configuration de la traversée.
Captation attentionnelle
On a vu chez la grand-mère comment l’attention se concentre, sous contrainte de ressources, sur ce qu’il faut tenir à tout prix : le fonctionnement perçu. C’est la première conséquence cognitive du passage en mode SF, un mouvement automatique qu’aucun effort volontaire ne corrige. Tout ce qui n’en relève pas glisse hors champ par défaut de saillance : la fatigue propre, les signaux corporels, la trajectoire d’ensemble, les questions sur soi existent toujours, mais ne reçoivent pas le traitement attentionnel qui les rendrait visibles. C’est le jeu de la compétition des indices (competition of cues ; Pennebaker, 1982) : l’attention, de capacité limitée, départage en continu signaux internes et signaux externes, et plus l’extérieur l’absorbe, moins le corps se fait entendre. Dans la zone grise, l’arbitrage penche en permanence du côté de ce qui doit être tenu, ce que prolonge la focalisation des ressources sur le but (compensatory control, Hockey, 1997 ; goal shielding, Shah et al., 2002).
Recalibration allostatique
Le cerveau remarque ce qui change et s’habitue à ce qui dure. Un bruit continu finit par ne plus s’entendre, un vêtement par ne plus se sentir. L’état interne obéit à la même règle. Quand l’activation reste élevée assez longtemps, elle cesse d’être enregistrée comme un écart et devient la norme à partir de laquelle tout le reste se juge. C’est la recalibration allostatique : non pas une défaillance, mais cette mécanique ordinaire appliquée à un état qui aurait dû rester passager. Quand un signal perce (un cœur qui bat la nuit, une fatigue qui ne lâche pas, une concentration qui flanche), il n’est pas lu comme un écart, faute d’un avant auquel le rapporter ; à la longue, la personne ne se compare plus à une version d’elle-même qu’elle ne retrouve pas. Ce principe opère aussi sur les signaux du corps : le traitement intéroceptif s’émousse sous stress chronique, et les signaux qui permettraient la comparaison sont reçus moins fidèlement (Schulz & Vögele, 2015). S’y ajoute un versant physiologique : l’organisme réajuste ses points de consigne pour soutenir ce niveau, une stabilité obtenue par le changement (allostasie ; Sterling & Eyer, 1988), dont la charge cumulée est le coût systémique (allostatic load ; McEwen, 1998 ; appui empirique sur le burnout : Bärtl et al., 2022). Une dérive comparable a été décrite ailleurs, notamment en écologie sous le nom de shifting baseline (Pauly, 1995 ; Soga & Gaston, 2024) ; l’analogie est heuristique, non mécanistique. La zone grise en aiguise l’effet : happée par le présent de ce qu’elle tient, la personne n’a plus l’espace mental de remonter à un avant. La charge allostatique en dit le coût, le shifting baseline en donne l’image. La recalibration, elle, retire la référence : sans ce repère, les autres signaux ne peuvent plus se lire comme des écarts.
Mislabeling
Face à une sensation qui ne dit pas son nom, on reste rarement sans explication : on attrape le mot le plus disponible. Une baisse de régime, c’est « j’ai mal dormi » ; une tension, c’est « la semaine a été rude ». Dans la zone grise, le mot sous la main, c’est fatigue. C’est le mislabeling. Le label est cohérent avec l’histoire récente (un projet qui s’est étiré, des nuits raccourcies, des week-ends à rattraper) et socialement disponible : on parle facilement de fatigue, pas de dégradation systémique sans nom. Mais il appelle des réponses calibrées sur la fatigue (du repos, de la discipline, du yoga, des compléments), structurellement inadaptées à un état qui n’en est plus. Et c’est parce qu’elles ne marchent pas que s’installe la conclusion « rien ne marche » : la représentation profane de la maladie a calibré la réponse sur le mauvais label (Leventhal et al., 1980).
Une fois le label en place, il se verrouille. Le raisonnement motivé prend le relais : les informations qui le contrediraient (le repos qui ne repose plus, l’arrêt de dix jours qui n’a rien changé, le naturopathe qui n’a pas bougé l’état) sont absorbées comme le signe que la stratégie n’a pas été menée assez fort, assez bien, assez longtemps. La conclusion précède l’analyse, parce que lâcher le label de fatigue reviendrait à lâcher la stratégie qui en découle, et cette stratégie est, dans l’expérience de la personne, ce qui lui reste à faire (Kunda, 1990). Le mislabeling assemble ainsi deux ressorts connus, la représentation profane de la maladie et le raisonnement motivé ; mais il est le seul des quatre à fournir un contenu, un nom actif qui prescrit une action et la tient sur la mauvaise cible.
Discounting (Méconnaissance)
Un adolescent, les yeux sur son téléphone, s’entend dire d’être à la gare quelques minutes en avance, parce que le train n’attendra pas. « Oui, c’est bon, j’ai compris ! » Et par la suite, il ratera son train. L’information est arrivée, elle a même été acquittée à voix haute, et elle n’a rien changé. C’est le discounting, ou méconnaissance en Français, un concept qui vient de l’analyse transactionnelle (Mellor & Schiff, 1975). Le construit est clinique, mobilisé ici pour sa justesse descriptive, non comme résultat empirique établi. Le signal atteint la conscience, reçoit parfois un acquittement explicite, puis l’étiquette silencieuse « pas important maintenant ». Ce n’est ni du déni, où une défense rejette un contenu menaçant, ni de l’ignorance, où le contenu manque : il est reçu, nommé, mais désamorcé. Dans la zone grise, ce qui passe ainsi, ce sont les signaux qui ne servent pas ce qu’on tient: une fatigue qui pèse, un battement nocturne, une remarque du conjoint. La grand-mère en donne la forme : elle sait parfaitement, par une vie de mère puis de grand-mère, qu’on ne tient pas des jours sans sommeil ni vrais repas, et elle le dirait à n’importe qui. Ce savoir, elle ne se l’applique pas : il est là, répété mille fois, mais il ne la rejoint pas quand il servirait.
Autres facteurs influençant l’illisibilité de la Zone Grise
Ces quatre mécanismes ne ferment pas la liste ; d’autres élargissent la non-vue, en marge des premiers. On ne reconnaît pas un signe qu’on n’a jamais appris à regarder : faute de savoir ce qu’annonce un réveil aussi fatigué que le coucher, on le tient pour banal (l’ignorance). La tête, déjà entamée, est justement l’instrument qu’il faudrait pour s’évaluer : la concentration s’effrite, la mémoire de travail flanche, et la lucidité sur soi s’érode avec le reste (la perte cognitive précoce). Quand la lecture lucide arrive malgré tout, une consigne intérieure la laisse sans suite : « il faut tenir », « on compte sur moi », « je n’ai pas le droit de lâcher » (les croyances verrouillantes). Et l’on tient aussi pour une équipe, une famille, une lignée qu’on ne veut pas laisser tomber, sans toujours nommer ce qui retient (les loyautés inconscientes).
Pris un à un, ces mécanismes ne sont pas nouveaux : chacun s’appuie sur un construit établi, de la compétition des indices à la méconnaissance. La recherche sur la perception des symptômes, la plus proche, les étudie depuis longtemps (Scott et al., 2013 ; Whitaker et al., 2015), à partir d’un signe déjà remarqué, dont elle suit l’interprétation puis le recours au soin. Ce travail porte sur un mode qui se maintient et masque son propre coût, où le signe, souvent, n’accède même pas au statut de signe. Ce qu’il apporte, c’est leur configuration : la façon dont le mode SF oriente chacun de ces mécanismes vers ce qui doit être tenu.
Chacun de ces mécanismes peut, à lui seul, suffire à produire la non-vue. Le plus souvent, plusieurs agissent ensemble et se renforcent, mais cette combinaison n’est pas nécessaire, et les quatre ne sont pas les seuls. Ni la personne qui traverse cet état ni son entourage n’en ont une vue claire.
8 Le langage manquant

Figure 2. La carte complète. Un fond préexistant rencontre un contexte exigeant ; au point de bascule (T0), le mode passe en Survival Functioning, qui maintient le fonctionnement perçu tandis que le repos ne restaure plus, jusqu’à ce que celui-ci cède à l’effondrement (T1) et au burnout constitué. Tout au long de la traversée, quatre mécanismes maintiennent le territoire illisible : captation attentionnelle, recalibration allostatique, mislabeling, discounting.
Tout le territoire peut maintenant se dessiner en une seule carte (Figure 2) : les bornes T0 et T1, le mode qui les traverse, et les quatre mécanismes qui le maintiennent illisible.
Pour qu’une carte serve à plusieurs, il ne suffit pas qu’elle soit juste : il faut que des praticiens différents puissent s’en servir pour désigner la même chose. Trois conditions le disent. La première : que des praticiens de disciplines différentes, partant chacun de sa pratique, désignent le même territoire à partir des mêmes repères (stabilité interdisciplinaire). La deuxième : qu’un matériel commun suffise à former des praticiens indépendants, sans que la reconnaissance tienne au talent de l’un ou de l’autre (transmissibilité). La troisième : que la personne elle-même, dans l’état où elle arrive (épuisée, biaisée par le mislabeling, peu disponible pour s’analyser), puisse au moins en saisir le point d’entrée (accessibilité). Ces trois propriétés sont conceptuelles ; §9 montre comment les mettre à l’épreuve, à commencer par le préalable qu’elles supposent : que la carte distingue bien son territoire.
Il existe un précédent à ce type de mouvement. Dans les années 1990, la phase prodromique de la psychose précoce a été caractérisée par Yung et McGorry à partir d’une observation clinique rétrospective (Yung & McGorry, 1996), puis opérationnalisée dans les années suivantes par des instruments qui ont rendu sa reconnaissance partageable entre psychiatres, psychologues et médecins généralistes. Le prodrome psychotique est devenu, à partir de là, un objet d’intervention précoce. D’autres outils partagés en médecine fonctionnent sur un principe analogue, peu de critères, observables, sans hiérarchie disciplinaire, transmissibles à des praticiens formés : APGAR en néonatologie, Glasgow Coma Scale en neurologie d’urgence, stadification TNM en oncologie (Apgar, 1953; Teasdale & Jennett, 1974; Brierley et al., 2017). L’analogie porte sur la forme de ces outils (peu de critères, observables, transmissibles), non sur leur statut : leur légitimité tient à un travail de validation empirique que la zone grise, elle, n’a pas encore accompli. Ce précédent a aussi sa limite : repérer une phase prodromique de la psychose ne garantit pas que la personne basculera un jour, et le risque en est la surmédicalisation de personnes qui vont bien. La mécanique diffère ici : le régime que la zone grise désigne a un coût en lui-même (le repos ne restaure plus, la charge s’accumule, §7), si bien qu’y être n’est pas se porter bien. Et ce régime ne réclame pas un médicament : il appelle du repos, mais un repos qui recommence à reposer, ce qui suppose d’alléger la charge. La discriminance reste l’enjeu, mais elle porte alors sur la séparation d’avec une période difficile ordinaire, que §9 met à l’épreuve.
Le Mental Health First Aid, dispositif international de reconnaissance grand public en santé mentale, couvre dans son curriculum standard la dépression, l’anxiété, la psychose, les addictions, et les situations de crise comme le suicide. Dans le curriculum standard international tel que décrit par la littérature de référence (Kitchener et al., 2015), il ne couvre pas le burnout. Des adaptations nationales ont pu l’aborder, mais le tronc commun international ne l’inclut pas.
Un autre cadre clinique formalisé désigne un état voisin. La Socialstyrelsen suédoise a établi en 2003 un diagnostic d’Exhaustion Disorder caractérisant un trouble de l’épuisement constitué, avec critères de durée, symptomatologie et perte de fonctionnement (Socialstyrelsen, 2003; Glise et al., 2012). L’ED diagnostique un état installé, post-effondrement. La zone grise cartographiée par ce texte se situe en amont : la phase qui précède le moment où un tel diagnostic est posé.
Le parcours de Sophie au début du présent travail illustre comment la fatigue persistante a été reçue par cinq professionnels : médecin, naturopathe, psychologue, kiné, coach. Chacun a répondu dans sa grammaire propre : repos, hydratation, plaisir, corps, organisation. Les réponses étaient cohérentes à l’intérieur de chaque discipline. Aucune n’a porté sur le territoire dans lequel Sophie se trouvait. Les observations qui s’y rapportent (le repos qui ne restaure plus, les routines compensatoires qui s’allongent, les tensions qui ne lâchent plus, les moments censés faire plaisir qui n’en produisent plus, les ajustements alimentaires qui ne tiennent plus) n’ont pas été reliées entre elles.
9 Ce que la carte donne à éprouver
La caractérisation posée jusqu’ici (territoire prodromique, bornes T0 et T1, Survival Functioning, boucle compensatoire, quatre mécanismes) s’ouvre à l’épreuve : l’éprouver revient à la recherche. Les deux propositions testables décrites ci-dessous sont des exemples, ni exhaustifs ni contraignants, de la façon dont un chercheur peut s’en saisir. La première éprouve que la carte distingue son territoire ; la seconde, que des praticiens formés, au besoin de disciplines différentes, s’accordent sur lui. L’accessibilité, elle, est reprise plus bas avec le marqueur d’entrée. Elles arrivent déjà avec leurs seuils et leurs conditions de rejet. Le choix de ce qu’on éprouve, et comment, appartient à qui s’en empare. Une revue récente relève d’ailleurs que la temporalité et la progression des signes précoces du burnout restent mal établies (Karakolias, 2025).
Première proposition : discriminance. Un protocole pourrait tester si des praticiens formés à la cartographie reconnaissent la zone grise avec une discriminance significativement supérieure à des praticiens dans leur état actuel de pratique. Formé signifie ici : exposé de manière standardisée à la cartographie, lecture de ce travail, cas d’application commentés. Discriminance signifie : sensibilité, spécificité et valeur prédictive plus élevées pour le groupe formé. Reste l’étalon, qui est le point délicat : la position dans une trajectoire prodromique ne peut pas être fixée par un consensus d’experts sans circularité, puisque c’est justement cette reconnaissance qui est en jeu. Le choix de chercheur proposé ici est de l’ancrer sur un repère observable et indépendant (le franchissement effectif de T1), dans un design prospectif, à la manière dont le prodrome psychotique a été validé contre la transition effectivement survenue plutôt que contre un jugement clinique porté a priori (§8). La condition de rejet reste explicite : un tel protocole rejetterait cette proposition si les praticiens formés ne distinguaient pas, en amont, les trajectoires qui franchissent T1 mieux que des praticiens dans leur pratique courante. Le seuil de discrimination significative serait à pré-spécifier dans le protocole. Mais cette proposition a une limite, et autant la poser tout de suite. La caler sur T1, c’est ne regarder que les gens qui se sont effondrés. Ceux qui ont traversé le même territoire et en sont sortis autrement, par une démission ou un projet qui s’arrête, ne sont pas dans le tableau. Donc elle peut montrer qu’on repère mieux les trajectoires qui vont jusqu’au bout ; elle ne peut pas dire qui, une fois dans le territoire, s’effondrera plutôt que d’en sortir par une autre porte. C’est la même limite de sélection qu’on retrouve plus bas dans ce §.
Deuxième proposition : transmissibilité. Un protocole pourrait tester si des praticiens formés à la cartographie indépendamment les uns des autres obtiennent un accord inter-juges suffisant sur la reconnaissance du territoire. Suffisant signifie : un κ de Cohen ou un α de Krippendorff supérieur à 0,60 (Cohen, 1960; Krippendorff, 2004), avec ajustement pour la prévalence du territoire dans l’échantillon. La condition de rejet est explicite : un tel protocole rejetterait cette proposition si l’accord inter-juges entre praticiens formés indépendamment restait sous ce seuil. La cartographie ne serait alors pas transmissible au sens revendiqué : elle resterait un savoir-faire individuel, pas une caractérisation partageable. La transmissibilité est l’enjeu : ce qui ne s’accorde pas entre observateurs formés ne peut pas ancrer un objet académique propre.
Ces deux propositions portent sur la reconnaissance du territoire par le praticien formé : l’une éprouvée contre un repère observable indépendant (le franchissement de T1), l’autre contre l’accord entre praticiens formés. Elles ne portent pas sur le critère opérationnel à cinq conditions (§4), qui relève d’un autre usage : il est proposé pour les designs de recherche, et reste à calibrer. Une étude longitudinale qui voudrait tester la trajectoire prodromique a besoin d’un seuil explicite. La reconnaissance clinique en accompagnement procède autrement : le praticien n’énumère pas des conditions, il identifie la cohérence d’un motif à travers le récit, l’attitude, les détails que la personne dépose au fil de l’entretien. Critère opérationnel et reconnaissance clinique opèrent à deux niveaux distincts et coexistent dans la pratique. Établir la concordance entre le critère opérationnel et un repère clinique de référence serait un pas distinct, que le présent travail n’anticipe pas.
Au-delà de ces tests directs, plusieurs directions de recherche s’offrent. Une opérationnalisation psychométrique du marqueur d’entrée (défini en §4), la réponse « non » à la question pivot, lue conjointement avec la convergence des marqueurs (stress qui ne redescend plus, anxiété de fond qui ne lâche pas), permettrait de tester si l’entrée en zone grise peut être détectée par un instrument bref et reproductible. En l’absence de signature biologique stable du burnout (Balia et al., 2025, préprint), un tel marqueur resterait phénoménologique ; des protocoles d’expérience sampling, qui captent la dynamique fine des états vécus, en offrent un précédent méthodologique (Frick et al., 2024).
Une limite structurelle de toute cartographie construite depuis la clinique post-T1 doit être nommée : les personnes observées sont, par construction, celles qui ont effectivement franchi T1. La formule récurrente « je n’ai pas vu venir » est conditionnée sur l’effondrement. La zone grise admet en réalité plusieurs sorties possibles : une démission, la fin d’un projet, une décision qui desserre la contrainte, un arrêt maladie pour une autre cause, autant de trajectoires qui n’atteignent pas T1 et que le dispositif rétrospectif n’observe pas. Cette double sélection (sur l’entrée dans le territoire et sur la sortie par T1) interdit d’établir depuis ces seules données la spécificité de la zone grise à la trajectoire burnout-effondrement. Une étude longitudinale prospective permettrait d’observer l’installation du territoire dans le temps, sa proximité à T1, et de tester si la durée du SF corrèle avec l’ampleur du contrecoup post-effondrement. La pratique d’accompagnement procède par reconstruction rétrospective, là où un protocole prospectif accéderait à la formation du palier.
La littérature clinique récente reconnaît par ailleurs que le burnout admet une hétérogénéité interne : sous-types préservant partiellement l’efficacité, sous-groupes mild/subclinical, trajectoires longitudinales non-linéaires (van Dam, 2016; Bauernhofer et al., 2018; Bondjers et al., 2025) ; cette hétérogénéité post-T1 conforte le statut du territoire décrit ici, à comprendre comme un point d’entrée commun à plusieurs trajectoires possibles plutôt qu’une station unique sur une séquence linéaire.
Des tests sur d’autres populations et dans d’autres contextes (y compris hors sphère professionnelle, comme le suggère la vignette §6) éprouveraient la portée du mode : le SF n’est probablement pas spécifique au burnout au travail, mais ce dernier reste l’occurrence la plus documentée institutionnellement et donc le terrain d’entrée le plus accessible.
10 Synthèse et conclusion
Cet article a posé un territoire et son fonctionnement. La zone grise est un palier prodromique, borné par deux seuils (T0, la bascule qui ouvre la traversée ; T1, l’effondrement qui la clôt) et occupé par un mode propre : le Survival Functioning, qui prélève sur les ressources vitales pour maintenir des bribes de fonctionnement, et qu’une boucle compensatoire entretient. Quatre mécanismes (captation attentionnelle, recalibration allostatique, mislabeling, discounting) le rendent non vu, par la personne qui le traverse comme par son entourage.
Si ce territoire est resté sans nom, ce n’est pas faute d’attention. Son illisibilité est posée comme une propriété configurationnelle, pas un défaut individuel ; elle ne se résout pas par un effort de volonté ou de meilleure observation.
Les instruments validés (BAT, MBI, échelles cliniques) mesurent un état au point de contact clinique, le plus souvent, à l’effondrement ou après ; la traversée, elle, se joue avant (§1). C’est cette phase que la cartographie cherche à rendre repérable, à charge d’épreuve : son marqueur d’entrée y demeure phénoménologique, non opérationnalisé, un repère à tester, pas un test établi. Cette phase se laisse pourtant décrire à l’avance. Le basculement en Survival Functioning se rapproche d’une expérience que chacun a connue, celle d’un coup de fatigue qu’il a fallu surmonter en se forçant ; la grand-mère du §6 en donne la forme pure. C’est ce qui rend T0 énonçable auprès de quelqu’un qui ne l’a pas encore franchi. Le situer dans le temps est autre chose : le moment où une personne franchit T0 ne se reconnaît qu’après coup (§5), et cette contribution ne cherche pas à le détecter. L’effondrement est un événement daté : la reconstruction part de là pour remonter jusqu’à T0. T1 fournit ainsi le point d’ancrage observable de la démarche ; T0 reste un repère reconstruit. En pratique, l’important n’est pas T0 lui-même, mais les signes qui le suivent.
Les professionnels qui rencontrent ces personnes avant T1 (un médecin du travail, par exemple) en reconnaissent déjà les signes : la pression, le stress constant, l’incapacité à décrocher, l’épuisement. Ce qu’ils ont moins sous la main, c’est le ressort : pourquoi cette phase reste illisible, et ce qui verrouille la personne dedans quand elle se sent sans choix. C’est là que ce cadre se propose d’ajouter quelque chose, pas sur des signes déjà connus.
Ce texte pose la cartographie à la manière dont un praticien formalise ce qu’il a observé : à partir de trajectoires reconstruites en accompagnement, recoupées avec ce que d’autres traditions ont décrit (allostasie, attention, analyse transactionnelle). Chacune de ces traditions décrit une pièce et la documente dans son champ ; aucune, prise seule, ne produit un T0 ni ne porte la trajectoire jusqu’à l’effondrement. Ce que la présente synthèse ajoute n’est pas une pièce de plus, mais leur agencement : la place et le rôle de chacune dans l’architecture d’où T0, puis la traversée jusqu’à T1, deviennent intelligibles. La démarche est abductive ; ce qu’elle produit est une synthèse à éprouver, pas une thèse close. Ce qui a été dégagé d’une pratique demande maintenant l’épreuve indépendante : qu’on teste le marqueur d’entrée, qu’on suive dans le temps si la durée du Survival Functioning prédit l’ampleur du contrecoup, qu’on éprouve enfin si cette structure, ancrée ici sur le burnout, vaut au-delà de lui. La carte est sur la table, pour celles et ceux qui voudront la prolonger : l’ajuster, l’étendre ou la réfuter.
Déclarations de transparence
Statut du document. Ce texte est publié comme preprint, rendu public pour discussion avant un éventuel parcours éditorial formel en revue à comité de lecture.
Avertissement d’usage. Cette contribution décrit un territoire et son fonctionnement et le donne à éprouver ; il ne constitue pas un outil diagnostique et ne remplace ni un avis médical ni les instruments cliniques validés. Un lecteur qui se reconnaîtrait dans les signes décrits est invité à en parler à un professionnel de santé sans attendre. La cartographie oriente l’attention ; elle ne pose pas de diagnostic et ne mesure pas un état. La carte décrit un fonctionnement ; elle n’attribue pas de responsabilité, et elle ne saurait servir à imputer l’effondrement à la personne ni à écarter ce que cette personne rapporte de son propre état.
Vignette illustrative. Le cas « Sophie » et la vignette de la grand-mère (§6) présentés dans ce travail sont des vignettes composites construites à des fins d’illustration pédagogique. Elles condensent des patterns récurrents observés dans la pratique d’accompagnement de l’auteur, ne correspondent à aucune personne réelle, et ne mobilisent aucune donnée personnelle. Aucun détail biographique ne renvoie à un cas clinique identifiable. En conséquence, ce travail n’a pas requis d’avis de comité d’éthique ni de procédure de consentement individuel.
Conflits d’intérêts. L’auteur exerce comme coach professionnel certifié (RNCP7, ICN Business School 2019) au sein de Deep Sense Sàrl-S (Luxembourg), où il développe ses propres outils praticiens, dont le MABI (Mputu Advanced Burnout Indicator). Certains de ces outils s’appuient sur des éléments articulés ici. Les contributions conceptuelles de cet article sont versées sous licence CC BY 4.0, librement réutilisables, y compris par des tiers, sans réserve attachée à l’activité de l’auteur. Des retombées indirectes par effet de notoriété sur l’activité de l’auteur ne peuvent être exclues.
Financement. Ce travail n’a reçu aucun financement externe.
Disponibilité des données. Sans objet. Ce travail est un theory synthesis paper (Jaakkola, 2020) qui articule des cadres théoriques existants à partir de patterns récurrents observés dans la pratique de l’auteur. Il ne mobilise pas de données empiriques au sens quantitatif (cohorte, questionnaire, échantillon). Les observations praticiennes sur lesquelles il s’appuie sont condensées dans la vignette illustrative décrite plus haut.
Usage d’outils d’intelligence artificielle. Conformément aux recommandations ICMJE (2026, Section V.A), l’auteur déclare avoir eu recours à un assistant conversationnel, Claude (Anthropic), comme interlocuteur pour discuter et affiner la présentation des idées au regard des standards académiques, ainsi qu’en appui à la mise en forme et au repérage d’ancrages bibliographiques. La conception du cadre, la matière vécue, les observations cliniques, la cartographie proposée, les mécanismes décrits, les propositions offertes et la rédaction du texte relèvent de la responsabilité intellectuelle intégrale de l’auteur.
Correspondance et collaboration. L’auteur, praticien, n’entreprend pas lui-même la mise à l’épreuve empirique de la cartographie : il la dépose et accueille les contacts de chercheurs souhaitant l’éprouver, l’approfondir ou la co-développer.
ORCID : https://orcid.org/0009-0001-2677-9142.
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